Qu’est-ce qui fait un bon studio pour faire de la musique ?

Quand on imagine un bon studio de musique, on pense souvent d’abord au matériel. De bonnes enceintes, de bons amplis, de bons micros, une belle console ou les dernières platines.

Pourtant, après avoir conçu les studios Plug The Jack et observé pendant plusieurs années des milliers de musiciens, chanteurs, groupes, producteurs et DJs les utiliser, j’en suis arrivé à une autre conclusion : un bon studio n’est pas simplement une pièce remplie de bon matériel.

C’est un environnement qui doit être pensé en fonction de ce qu’on vient y faire. Et surtout, un environnement qui enlève suffisamment de frictions pour qu’on puisse se concentrer sur l’essentiel : faire de la musique.

Micro et enceintes dans un studio d’enregistrement

Avant le matériel, il y a la pièce

Lorsque j’ai commencé à concevoir Plug The Jack, l’une de mes premières préoccupations était l’insonorisation.

La raison la plus évidente est de pouvoir faire de la musique sans déranger les voisins. Mais il y en avait une autre, presque aussi importante pour moi : pouvoir entrer dans une pièce et couper une partie de ce qui se passe autour.

Faire de la musique demande de l’attention. Quand une conversation dans le couloir, le bruit d’une autre pièce ou ce qui se passe à l’extérieur vient constamment interrompre cette attention, quelque chose se perd. L’isolation permet aussi de créer une sorte de bulle dans laquelle on peut jouer librement et se concentrer sur ce qu’on est venu faire.

Mais isoler une pièce et lui donner une bonne acoustique sont deux choses différentes.

Insonorisation et acoustique ne répondent pas au même problème

L’insonorisation cherche principalement à limiter le passage du son entre le studio et l’extérieur. Le traitement acoustique s’intéresse à ce qui arrive au son une fois qu’il est dans la pièce.

Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.

Je suis moi-même chanteur et j’ai joué dans de nombreuses formations. J’ai connu beaucoup de locaux de répétition dans lesquels le chanteur finissait par être celui qui ne s’entendait plus.

Une batterie acoustique produit naturellement beaucoup d’énergie. Le bassiste augmente son ampli pour trouver sa place. Le guitariste fait la même chose. Le chanteur essaie alors de passer au-dessus de l’ensemble, mais une voix et un système d’amplification ont leurs limites. Et plus tout le monde monte, moins tout le monde s’entend.

Le problème n’est alors plus seulement le volume. Les sons se réfléchissent sur les parois, certaines fréquences s’accumulent et la pièce finit par produire une sorte de boue sonore dans laquelle il devient difficile de distinguer précisément les instruments.

C’est une des raisons pour lesquelles nos studios de répétition sont traités acoustiquement. L’objectif n’est pas simplement qu’ils « sonnent bien ». Il faut que les musiciens puissent s’entendre suffisamment bien pour jouer réellement ensemble.

Il n’existe pas une acoustique idéale pour tous les studios

C’est probablement l’une des choses les plus importantes que j’ai apprises en concevant différents types de studios : une bonne acoustique n’est pas une valeur absolue.

Elle dépend de ce qu’on veut faire dans la pièce.

Dans un studio de répétition, plusieurs instruments doivent pouvoir cohabiter. La batterie, la basse, les guitares, les claviers et la voix occupent des parties différentes du spectre sonore. Le traitement de la pièce doit permettre à chacun de trouver sa place sans que les réflexions et les résonances ne transforment l’ensemble en brouhaha.

Dans un studio d’enregistrement et de production, les besoins sont différents.

Pour une prise de voix, par exemple, on peut rechercher un son très maîtrisé et peu coloré par la pièce afin de disposer ensuite d’une matière propre à travailler. Réverbération, delay et autres effets pourront être ajoutés au moment de la production.

L’espace de monitoring répond encore à une autre logique. Lorsqu’on travaille un morceau, il faut pouvoir faire confiance à ce qu’on entend. Si la pièce amplifie certaines fréquences ou en masque d’autres, on risque de prendre des décisions pour compenser la pièce plutôt que pour améliorer réellement la musique.

Et dans un studio DJ, l’expérience change encore. Un DJ doit pouvoir ressentir physiquement sa musique et notamment l’énergie des basses, tout en conservant suffisamment de précision dans les médiums et les aigus pour travailler son set.

La question n’est donc pas seulement : « Cette pièce a-t-elle une bonne acoustique ? »

La vraie question est : « Son acoustique correspond-elle à ce que je veux y faire ? »

Local de répétition équipé chez Plug The Jack

Un studio ne s’écoute pas seulement : il se regarde et il se ressent

On pourrait s’arrêter à la physique du son. Ce serait oublier une grande partie de ce qui fait qu’on a envie de rester dans une pièce et d’y créer.

Un studio est aussi un environnement visuel.

Une pièce entièrement blanche, éclairée par une lumière froide et puissante, peut être techniquement fonctionnelle sans nécessairement donner envie d’y passer plusieurs heures à chercher une idée, répéter un morceau ou construire un set.

Les matériaux, les couleurs, le bois, les textures et la lumière participent à l’atmosphère du lieu. J’aime l’idée qu’un studio crée une sorte de bulle : un espace dans lequel on se sent suffisamment bien pour devenir disponible à la musique.

C’est également pour cela que la lumière réglable a son importance. On n’a pas nécessairement envie de la même atmosphère lorsqu’on répète énergiquement avec un groupe, lorsqu’on travaille seul sur une production ou lorsqu’on cherche une idée musicale en fin de soirée.

La musique est une affaire d’émotion. L’espace dans lequel on la crée participe lui aussi à notre état émotionnel.

Un bon studio doit aussi respirer

Le confort paraît secondaire jusqu’au moment où il disparaît.

On doit pouvoir circuler, poser ses affaires, jouer à plusieurs sans se marcher dessus et rester suffisamment longtemps dans la pièce sans avoir envie d’en sortir simplement parce qu’on manque d’espace ou d’air.

La ventilation constitue d’ailleurs un défi intéressant dans la conception d’un studio : on cherche d’un côté à isoler acoustiquement une pièce et de l’autre à renouveler son air. Ce sont deux contraintes qu’il faut réussir à faire cohabiter.

L’utilisateur n’a pas besoin de penser à tout cela lorsqu’il entre dans le studio. Et c’est précisément le but. Quand un espace est bien conçu, une grande partie de sa conception devient invisible.

Le meilleur matériel est parfois celui auquel on n’a plus besoin de penser

Les musiciens aiment le matériel. Moi aussi.

Une guitare, un ampli, un micro, une paire d’enceintes ou une table de mixage peuvent même participer à l’identité musicale de quelqu’un. Il ne s’agit donc certainement pas de dire que le matériel n’a pas d’importance.

Mais il peut aussi devenir une friction.

Si une session de deux heures commence par une heure de déplacement de matériel, de branchements, de câbles à retrouver, de réglages et de résolution de problèmes techniques, une partie du temps et parfois de l’énergie créative a déjà disparu avant même la première note.

Pour moi, un studio destiné au travail musical quotidien doit donc être presque plug and play.

La batterie est là. Les amplis sont installés. Les micros et le système d’écoute sont disponibles. Dans un studio de production, l’interface et le monitoring sont prêts. Dans un studio DJ, les platines et la table de mixage attendent le DJ.

Le matériel doit être suffisamment bon pour ne pas limiter l’expression musicale, mais il ne doit pas être tellement complexe qu’il devient lui-même le centre de la session.

C’est d’ailleurs de cette idée qu’est né le nom Plug The Jack : dans un monde idéal, tu entres, tu branches ton instrument et tu fais de la musique.

Mains sur une console de mixage

Le studio idéal dépend aussi du moment du projet

Cela ne signifie pas qu’un environnement simple et immédiatement accessible remplace tous les studios spécialisés.

Les besoins évoluent avec un projet.

Pour composer, chercher, répéter, essayer, produire, travailler un set ou simplement jouer régulièrement, j’aurai tendance à privilégier un espace dans lequel je me sens bien et où je peux commencer rapidement.

C’est là que se déroule une grande partie du travail musical.

Mais lorsqu’un projet arrive à un autre stade, les priorités peuvent changer. Une chanson existe, les musiciens savent précisément ce qu’ils veulent obtenir et on cherche désormais à pousser une prise de son ou une production jusqu’à un niveau extrêmement élevé. Un studio beaucoup plus spécialisé, un équipement particulier et l’expertise technique qui l’accompagne peuvent alors faire une vraie différence.

Il n’y a donc pas un studio parfait pour tous les moments. Il y a le bon environnement pour ce qu’on cherche à accomplir maintenant.

Et même dans un studio entièrement équipé, chacun doit pouvoir conserver ce qui fait partie de son identité. Un guitariste peut vouloir sa guitare, ses pédales ou son propre son. Un musicien entretient parfois avec certains instruments ou équipements une relation qui dépasse largement leur simple fiche technique.

Et puis j’ai compris que le studio ne s’arrêtait pas à sa porte

C’est probablement l’une des choses que j’avais le moins anticipées lorsque nous avons commencé à construire Plug The Jack.

Au départ, nous pensions énormément aux studios eux-mêmes : leur isolation, leur acoustique, leur équipement, leur lumière, leur confort.

Puis nous avons vu les gens les utiliser.

Et nous avons compris que ce qui se passe autour compte aussi.

Une répétition de deux heures n’est pas nécessairement deux heures pendant lesquelles quatre personnes jouent sans s’arrêter. On fait une pause. On discute d'un morceau. On sort prendre l’air. On boit quelque chose. On rencontre un autre musicien. Une conversation commence. Puis on retourne dans le studio.

Ces moments ne sont pas nécessairement du temps perdu sur la musique. Ils peuvent eux aussi faire partie de la musique.

C’est ce qui nous a progressivement amenés à considérer Plug The Jack non seulement comme un réseau de studios, mais comme des lieux où différentes pratiques musicales peuvent se croiser. Cette dimension fait aujourd’hui partie de la manière dont nous concevons Plug The Jack.

Alors, qu’est-ce qui fait vraiment un bon studio de musique ?

Après toutes ces années, je ne répondrais donc pas : les meilleures enceintes, la meilleure isolation ou le matériel le plus cher.

Je commencerais par demander : qu’est-ce que tu veux faire dans cette pièce ?

Répéter avec un groupe ? Produire ? Enregistrer une voix ? Travailler un set DJ ? Chercher des idées seul ? Finaliser un projet ?

À partir de là, l’acoustique, l’isolation, le matériel, l’espace, la lumière et le confort peuvent être pensés au service de cet usage.

Parce qu’au fond, le meilleur studio n’est peut-être pas celui qui se fait le plus remarquer.

C’est celui qui finit par s’effacer suffisamment pour te laisser faire de la musique.

Damien
Fondateur de Plug The Jack