Comment continuer à faire de la musique ?

Faire de la musique dans la durée ne veut pas dire en faire toujours autant, ni de la même manière.

Il y a des périodes où elle prend énormément de place. On joue plusieurs fois par semaine, on répète avec un groupe, on passe des heures à produire, on apprend, on cherche, on rencontre des gens.

Et puis les choses changent.

Bassiste souriant pendant une session

Le travail prend davantage de place. On déménage. On construit un couple ou une famille. On dispose de moins de temps, parfois simplement de moins d’espace mental. Un instrument reste dans sa housse. Un projet s’arrête. On ne retourne plus en studio pendant quelques mois, puis quelques années.

Depuis plusieurs années, je vois passer énormément de musiciens dans les studios Plug The Jack. Certains viennent presque chaque semaine pendant une période, puis disparaissent. Et régulièrement, je les vois revenir.

Cela m’a appris quelque chose : une pratique musicale peut être discontinue sans que notre relation avec la musique le soit.

Continuer à faire de la musique ne signifie donc pas nécessairement ne jamais s’arrêter. Cela signifie peut-être surtout réussir à lui laisser une place, même lorsque cette place évolue.

La place de la musique change avec la vie

Entre 18 et 25 ans, beaucoup de personnes disposent d’une disponibilité particulière pour la musique.

C’est une période où l’on apprend énormément, où l’on rencontre des gens, où l’on construit son identité et où l’on peut parfois consacrer une énergie considérable à une passion.

Mais cette disponibilité n’est pas permanente.

La vie ajoute progressivement d’autres choses : un travail, un couple, des enfants, un logement, des responsabilités, parfois d’autres passions ou d’autres formes de créativité.

Cela ne veut pas dire que la musique est devenue moins importante.

Cela veut simplement dire qu’elle doit partager l’espace.

J’ai rencontré des musiciens de 50, 60 ou 70 ans qui jouent encore aujourd’hui. Très peu ont pourtant eu exactement la même activité musicale pendant toute leur vie.

Il y a eu des périodes très intenses. D’autres beaucoup plus calmes. Parfois plusieurs années presque sans jouer.

Puis quelque chose revient.

Un groupe. Une rencontre. Une envie. Un moment de vie pendant lequel la musique redevient nécessaire.

Une vie musicale peut donc connaître des interruptions sans être terminée.

Continuer demande parfois de changer sa manière d’apprendre

Il y a aussi des moments où l’on dispose toujours du temps et de l’envie, mais où la progression se bloque.

On commence souvent la musique avec beaucoup d’énergie. Au début, les progrès sont visibles. On découvre son instrument, son logiciel, ses premières techniques. Chaque semaine apporte quelque chose de nouveau.

Puis arrive un plateau.

Ce qui fonctionnait jusque-là ne suffit plus.

Il faut apprendre autrement, comprendre quelque chose de plus complexe, modifier une habitude ou simplement accepter qu’un nouveau niveau demande davantage de temps.

C’est un moment où beaucoup de personnes se découragent.

Pas nécessairement parce qu’elles n’aiment plus faire de la musique, mais parce qu’elles ne voient plus clairement comment avancer.

Et c’est souvent là que les autres deviennent importants.

Un professeur peut expliquer différemment. Un musicien peut montrer quelque chose que l’on n’avait jamais compris. Jouer avec quelqu’un peut nous obliger à utiliser réellement ce que l’on avait seulement travaillé seul.

On peut apprendre énormément avec des tutoriels et des outils en ligne. Mais à certains moments, sortir de chez soi et rencontrer d’autres personnes permet simplement de découvrir des possibilités que l’on ne voyait plus.

Groupe de musiciens qui jouent ensemble

S’inspirer des autres sans mesurer sa valeur à la leur

Il existe pourtant un paradoxe.

Les autres sont souvent ce qui nous permet de progresser, mais ils peuvent aussi nous décourager lorsque nous commençons à nous comparer en permanence à eux.

Nous sommes aujourd’hui exposés quotidiennement à des musiciens extraordinaires.

Un guitariste voit des solos parfaitement exécutés. Un DJ regarde les meilleurs artistes jouer devant des milliers de personnes. Un producteur écoute des morceaux dont chaque détail semble maîtrisé.

C’est formidable pour apprendre et pour être inspiré.

Mais cela peut aussi complètement fausser notre perception de notre propre progression.

Nous voyons le résultat. Beaucoup moins les années et les innombrables heures de travail qui l’ont rendu possible.

Pourtant, lorsqu’on débute ou lorsqu’on essaie de passer un nouveau cap, on peut inconsciemment prendre ce niveau comme référence et se demander pourquoi on n’y arrive pas assez vite.

Faire de la musique demande une certaine humilité.

Accepter de progresser à son rythme. Accepter que certaines choses prennent des années. Accepter aussi que tout le monde ne deviendra pas un musicien professionnel exceptionnel.

Et ce n’est pas grave.

C’est aussi pour cela qu’être musicien ne se résume pas à un niveau. La valeur de la musique ne commence pas au moment où l’on atteint celui des personnes que l’on admire.

La musique devient plus difficile lorsqu’elle se vit toujours seule

C’est probablement l’une des choses que j’ai le plus observées.

Beaucoup de gens apprennent, créent et pratiquent presque exclusivement seuls.

Ils produisent chez eux. Ils apprennent leur instrument chez eux. Ils travaillent leur DJ set chez eux. Ils accumulent parfois des morceaux, des idées ou des compétences sans vraiment savoir quoi en faire ensuite.

À un moment donné, cela peut devenir une impasse.

Parce que la musique est une expérience personnelle, mais aussi une forme de communication.

Jouer avec quelqu’un donne une autre dimension à ce que l’on apprend. Une collaboration donne soudain une destination à un morceau. Un groupe crée un rendez-vous. Quelqu’un qui écoute ce que l’on fait peut nous donner envie d’aller plus loin.

Et les personnes que nous cherchons ne sont pas nécessairement des professionnels qui attendent un niveau extraordinaire.

Il existe énormément de musiciens qui veulent simplement rencontrer quelqu’un avec qui jouer, progresser ou construire quelque chose.

Deux personnes de niveau moyen peuvent avancer énormément ensemble.

Parfois davantage qu’en travaillant chacune séparément chez elle.

Il faut aussi pouvoir concrètement faire de la musique

Certains freins sont beaucoup plus simples.

Faire de la batterie acoustique dans un appartement est compliqué. Faire sonner un ampli de guitare comme on le souhaiterait peut devenir impossible lorsque les voisins sont proches. Un setup DJ ou du matériel d’enregistrement représente aussi un investissement important.

On peut donc toujours aimer profondément la musique tout en n’ayant plus les conditions nécessaires pour la pratiquer comme on le souhaite.

J’ai rencontré beaucoup de personnes qui expliquaient avoir joué auparavant, puis avoir arrêté à la suite d’un déménagement ou d’un changement de situation.

Elles n’avaient pas décidé que la musique ne les intéressait plus.

Elles n’avaient simplement plus l’espace pour la faire exister.

C’est aussi une des raisons pour lesquelles je crois beaucoup à l’importance des lieux où l’on peut simplement venir jouer. Selon ce que l’on pratique, cela peut être un studio de répétition, un studio DJ ou un studio d’enregistrement et de production.

Réduire les contraintes matérielles ne crée pas l’envie de musique. Mais cela peut éviter qu’une pratique disparaisse progressivement sous l’accumulation de petites difficultés.

C’est d’ailleurs une idée que j’ai développée plus largement dans le Guide consacré à ce qui fait vraiment un bon studio de musique : un bon environnement sert aussi à enlever les frictions qui nous éloignent de ce que nous sommes venus faire.

Continuer sans faire dépendre la musique de la réussite

Il existe enfin un frein plus difficile à reconnaître : la déception.

Quand on commence un projet musical, on imagine parfois qu’il va nous emmener quelque part.

Un guitariste peut rêver de jouer sur scène. Un DJ veut trouver des dates. Un producteur veut que ses morceaux soient écoutés. Un chanteur ou un rappeur veut que ses textes rencontrent un public.

Ce désir de reconnaissance n’a rien d’anormal.

Dire qu’il faudrait faire de la musique uniquement pour soi et ne jamais se soucier du regard des autres me semble trop simple.

La musique sert aussi à transmettre quelque chose.

Lorsque quelqu’un réagit à ce que nous jouons, lorsqu’un public danse, lorsqu’une personne est touchée par un morceau ou lorsqu’un autre musicien apprécie ce que nous faisons, cela nourrit naturellement notre envie de continuer.

Mais cette reconnaissance ne vient pas toujours.

Et lorsqu’elle devient la seule mesure de la valeur de notre musique, l’absence de résultat peut progressivement transformer la passion en frustration.

Il y a probablement un équilibre à trouver.

Avoir des ambitions, mais ne pas faire dépendre toute la valeur de sa pratique de leur réalisation.

Faire un morceau parce qu’on veut qu’il soit entendu, mais aussi parce que le construire nous apporte quelque chose.

Monter sur scène parce qu’on souhaite partager, sans considérer qu’un petit public signifie que ce que l’on fait n’a aucune valeur.

Le chemin musical ne mène pas toujours là où nous l’avions imaginé.

Cela ne veut pas nécessairement dire qu’il ne mène nulle part.

Faire une pause ne veut pas dire avoir abandonné la musique

Il n’est pas nécessaire de transformer chaque interruption en échec.

Il y a des moments où la musique peut devenir secondaire.

Et parfois, il est parfaitement légitime de ne pas vouloir faire les choses à moitié. Quelqu’un qui sait qu’il ne dispose plus de l’énergie nécessaire pour terminer un album ou faire vivre correctement un groupe peut préférer s’arrêter pendant un certain temps.

La musique pourra revenir plus tard sous une autre forme.

Peut-être moins ambitieuse.

Peut-être au contraire beaucoup plus libre.

La personne qui voulait absolument réussir un projet à 25 ans peut, vingt ans plus tard, prendre énormément de plaisir à jouer une fois par semaine avec trois autres personnes.

Ce n’est pas nécessairement une version diminuée de sa relation avec la musique.

C’est une autre relation.

Pour reprendre, il ne faut peut-être pas commencer par retrouver son ancien niveau

Si quelqu’un me disait aujourd’hui : « J’ai arrêté la musique il y a dix ans et j’aimerais reprendre », je ne lui conseillerais probablement pas de commencer par construire un énorme programme de travail.

Je lui dirais simplement de reprendre son instrument.

De jouer un peu.

Et surtout d’essayer de trouver quelqu’un.

Un binôme. Un groupe. Une collaboration. Quelqu’un qui a lui aussi envie de remettre un peu plus de musique dans sa vie.

Il ne faut pas imaginer que toutes les personnes qui cherchent des musiciens attendent quelqu’un d’exceptionnel.

La plupart sont simplement des gens comme vous et moi.

Ils veulent jouer. Progresser. Construire quelque chose. Passer un bon moment autour de la musique.

Et parfois, entendre quelqu’un vous dire « justement, on cherchait quelqu’un comme toi » suffit pour qu’une pratique qui avait disparu depuis plusieurs années recommence à exister.

Continuer à faire de la musique ne signifie donc peut-être pas ne jamais s’arrêter.

Cela signifie surtout laisser une porte ouverte.

Parce que lorsque la musique a réellement compté pour nous, elle a parfois une façon assez particulière de retrouver sa place.

Damien
Fondateur de Plug The Jack